- Une usine General Motors à Ewing Township, New Jersey. Un bras mécanique de 1,8 tonne commence à décharger des pièces métalliques d’une presse à mouler — sans opérateur, sans pause, sans erreur. C’est Unimate, le premier robot industriel de l’histoire, qui effectue ses premiers cycles de production. Personne, à ce moment-là, ne mesure vraiment ce que ça implique pour les décennies à venir.
Retracer l’histoire du premier robot industriel, c’est aussi comprendre comment une idée née dans les années 50 a redessiné l’ensemble de la production mondiale. Des chaînes automobiles aux bras chirurgicaux, tout commence ici.
Les origines : George Devol et le brevet fondateur
Une idée avant l’heure
George Devol dépose son brevet en 1954 sous l’intitulé « Programmed Article Transfer » — soit le transfert programmé d’objets. L’idée est simple en apparence : une machine capable d’exécuter une séquence de mouvements mémorisés. Rien à voir avec la science-fiction de l’époque. Devol pense à l’usine, pas à l’androïde.
Le brevet est accordé en 1961. Entre les deux dates, Devol rencontre Joseph Engelberger lors d’un cocktail en 1956. Cette conversation va changer la trajectoire de l’automatisation industrielle.
Joseph Engelberger, l’homme qui a vendu le robot
Engelberger est ingénieur et entrepreneur. Il comprend immédiatement le potentiel commercial du concept de Devol. En 1956, ils fondent ensemble Unimation — contraction de « universal automation ». Engelberger sera souvent surnommé « le père de la robotique industrielle », non pas parce qu’il a inventé le concept, mais parce qu’il a convaincu General Motors de l’adopter.
💡 À noter
Engelberger est le seul industriel à avoir reçu le prix Engelberger Robotics Award — une récompense qui porte son propre nom, créée par la Robotic Industries Association en son honneur.
Unimate : anatomie du premier robot industriel
Comment il fonctionnait
Unimate fonctionnait par playback : un opérateur guidait le bras manuellement une première fois, les mouvements étaient enregistrés sur un tambour magnétique, puis la machine répétait la séquence à l’infini. Pas d’intelligence artificielle, pas d’algorithme complexe — de la mécanique de précision et de la mémoire magnétique.
- Poids : environ 1 800 kg
- Mémoire : tambour magnétique
- Tâche initiale : extraction de pièces d’une presse à mouler sous haute chaleur
- Précision répétitive : supérieure à celle d’un opérateur humain sur les mêmes gestes
Le bras hydraulique supportait des températures et des conditions inaccessibles à un salarié sans équipement lourd. C’est précisément cet argument — la sécurité des travailleurs — qu’Engelberger utilisait face aux syndicats méfiants.
L’installation chez General Motors
L’usine GM de Ewing Township reçoit la première unité en 1961. La tâche : saisir des pièces métalliques brûlantes sortant d’une machine à mouler sous pression, les repositionner pour refroidissement. Un travail répétitif, physiquement éprouvant, exposé aux brûlures.
1961
Année de la première installation industrielle d’Unimate chez General Motors
General Motors a déployé plusieurs unités Unimate dans les années suivantes. D’autres constructeurs automobiles américains leur ont emboîté le pas, puis les Japonais — Honda et Toyota en tête — ont intégré la technologie avec une rapidité qui a surpris Unimation elle-même.
⚠️ Les résistances et les premières controverses
La peur du chômage technologique
Dès les premières installations, les syndicats américains s’inquiètent. La question n’est pas nouvelle — elle remonte aux luddites du XIXe siècle — mais elle prend une forme concrète avec Unimate. Un robot qui fait le travail de deux à trois ouvriers sur un poste dangereux : est-ce une bonne nouvelle ou une menace ?
La réalité des années 60 est plus nuancée. Les usines qui adoptent Unimate n’ont pas réduit leurs effectifs globaux — elles ont redéployé les opérateurs vers d’autres postes. Mais le débat sur l’automatisation et l’emploi est lancé, et il ne s’est pas arrêté depuis.
⚠️ À garder en tête
Le remplacement d’emplois par des robots reste un sujet d’actualité. L’histoire d’Unimate montre que l’automatisation transforme les métiers plutôt qu’elle ne les supprime en bloc — mais cette transformation impose une montée en compétences que toutes les entreprises n’accompagnent pas.
L’héritage d’Unimate sur la robotique moderne
Du bras hydraulique aux cobots
Unimate était hydraulique, lourd, enfermé derrière des barrières de sécurité. Les robots industriels d’aujourd’hui sont électriques, légers, et de plus en plus collaboratifs — les fameux cobots, conçus pour travailler aux côtés des humains sans cage de protection. Universal Robots, fondé en 2005 au Danemark, a vendu plus de 75 000 cobots dans le monde d’ici 2023.
🤖 Unimate (1961) 🦾 Cobots actuels 1 800 kg, hydraulique - Séquences fixes enregistrées
- Séparé des opérateurs
- Tâches lourdes et dangereuses
10 à 30 kg, électrique - Programmation intuitive et flexible
- Collaboration directe avec l’humain
- Assemblage, inspection, emballage
L’influence sur l’industrie automobile mondiale
Toyota a intégré des robots Unimation dès les années 60, puis développé ses propres systèmes. La cadence des usines automobiles japonaises dans les années 80 doit beaucoup à cette adoption précoce. En 1980, le Japon comptait déjà plus de 14 000 robots industriels installés — soit plus que les États-Unis et l’Europe réunis à l’époque.
Aujourd’hui, l’International Federation of Robotics recense plus de 3,9 millions de robots industriels en service dans le monde (données 2022). Une trajectoire qui part d’une seule machine dans une usine du New Jersey.
✅ À retenir
Unimate a posé trois principes qui structurent encore la robotique industrielle : la mémoire de trajectoire, la répétabilité de précision, et la séparation des zones dangereuses. Ces fondements se retrouvent dans chaque robot de soudure ou de peinture automobile aujourd’hui.
Comprendre la filiation : d’Unimation aux grands fabricants actuels
La vente d’Unimation et la dispersion du savoir-faire
Unimation a été rachetée par Westinghouse Electric en 1983, puis revendue à Stäubli en 1988. Entre-temps, les ingénieurs formés chez Unimation ont essaimé chez KUKA, FANUC, ABB — les quatre géants qui dominent encore le marché mondial des robots industriels. Ce n’est pas un hasard : l’ADN technique d’Unimate circule dans leurs architectures.
Si vous souhaitez approfondir la façon dont ces technologies s’intègrent aujourd’hui dans les processus de fabrication, notre article sur l’automatisation industrielle moderne détaille les architectures de cellules robotisées contemporaines.
« Les robots ne prennent pas les emplois des gens. Ils prennent les emplois que les gens ne devraient pas faire. »
— Joseph Engelberger, co-fondateur d’Unimation
Questions fréquentes
Quel est le nom du premier robot industriel de l’histoire ?
Le premier robot industriel s’appelle Unimate. Conçu par George Devol et commercialisé par la société Unimation fondée avec Joseph Engelberger, il a été installé pour la première fois en 1961 dans une usine General Motors à Ewing Township, New Jersey. Sa tâche : extraire des pièces métalliques brûlantes d’une presse à mouler.
Qui a inventé le premier robot industriel ?
George Devol a déposé le brevet fondateur en 1954, décrivant une machine capable d’exécuter des mouvements mémorisés. Joseph Engelberger l’a rejoint en 1956 pour créer Unimation et industrialiser le concept. Les deux hommes sont considérés comme les co-inventeurs du robot industriel, Engelberger étant souvent surnommé « le père de la robotique industrielle » pour son rôle commercial.
Comment fonctionnait Unimate techniquement ?
Unimate fonctionnait par enregistrement de trajectoires : un opérateur guidait le bras manuellement, les mouvements étaient sauvegardés sur un tambour magnétique, puis la machine les reproduisait en boucle. Le bras était hydraulique et pesait environ 1 800 kg. Aucune intelligence artificielle — uniquement de la mécanique de précision et de la mémoire magnétique.
Combien de robots industriels sont en service dans le monde aujourd’hui ?
Selon l’International Federation of Robotics, plus de 3,9 millions de robots industriels étaient en service dans le monde en 2022. La Chine représente à elle seule environ 70 % des nouvelles installations annuelles. Ce chiffre est en croissance constante depuis les années 2000, porté par l’automobile, l’électronique et la logistique.
Quelle différence entre un robot industriel classique et un cobot ?
Un robot industriel classique (comme Unimate) travaille derrière des barrières de sécurité, séparé des opérateurs, sur des tâches lourdes et répétitives. Un cobot (robot collaboratif) est conçu pour travailler directement aux côtés des humains, sans cage de protection. Il est plus léger, plus facile à programmer et adaptable à de petites séries — mais moins puissant pour les tâches à forte charge.